La
sortie du 14.12.2002 à Pénestin (Morbihan)
La Plage de la Mine-d'Or Pénestin (Morbihan)
Sortie guidée par Nicolas Brault et Stéphane
Bonnet (université de Rennes 1)
A l'ouest du bourg de Pénestin et à quelques
pas au sud de l'estuaire de la Vilaine, la plage de la Mine-d'Or,
sensiblement orientée nord-sud, est abritée des vents
d'est par une falaise haute de 10 à 15 mètres, dont
la verticalité est simplement de temps à autre rompue
par des amas de roches éboulées au fil des saisons.

Cette falaise, très instable, attire l'attention du visiteur
par sa coloration cuivrée qui embrase le paysage lorsque par
une fin d'après-midi de printemps le soleil est plein ouest
et dore de ses rayons la roche.
Sur ces variations de micaschistes, de sables, d'argiles et de kaolins,
la lumière joue une symphonie de couleurs sans cesse renouvelée.
L'impression est particulièrement spectaculaire lorsque l'on
vient de Loscolo et Poudrantais, empruntant le sentier littoral pour
rejoindre au nord la pointe du Halguen.
Telles les divas de cette gigantesque harmonie naturelle, des pitons
rocheux plus sombres se dressent un peu au large dans la baie. Ils
ont gardé le nom de "trois demoiselles" même
s'ils ne sont plus que deux.
Si le lieu doit son nom à la présence d'or dans les
sables littoraux, son intérêt géologique réside
dans l'origine des roches meubles qui constituent la falaise en un
système sédimentaire tout à fait original et
unique en Bretagne.
Ce système sédimentaire, dénommé Formation
de Pénestin, observable sur près de 1800 mètres,
présente une épaisseur maximale à l'affleurement
de l'ordre de 8 mètres.
Il repose sur un socle constitué ici de micaschistes qui appartiennent
aux "micaschistes de Rhuys et la Vilaine" une des trois
unités métamorphiques de Bretagne méridionale
avec les "Migmatites du golfe du Morbihan" et les "Schistes
bleus de Groix".
Description de la coupe
La Formation de Pénestin repose sur les micaschistes par l'intermédiaire
d'une surface d'érosion très tranchée, à
allure générale plate sur une bonne partie de la coupe.
Ce substratum, toujours accessible en pied de falaise, est, au nord
de la coupe (la Source), constitué de micaschistes chloriteux
sains, encore aisément identifiables, plissés et à
foliation métamorphique faiblement pentée vers le sud.
Ils passent latéralement vers le sud à leurs produits
d'altération avec des isaltérites (la structure originelle
de la roche est conservée) puis des allotérites (la
structure originelle de la roche a disparu) riches en kaolinite et
en quartz résiduel. Ce sont ces "paquets d'argiles"
de couleur parfois très blanche, souvent grise à ocre,
particulièrement volumineux, que l'on voit dans la falaise
méridionale, au delà du chemin de descente à
la plage.
Ces altérites à kaolinite sont apparues en Bretagne
sous les climats hydrolysants chauds et humides à saisons contrastées
de la fin du Crétacé et du début du Tertiaire
(Yprésien supérieur à Lutétien). Selon
la nature de la roche-mère, se sont développés
de grands profils d'altération météorique de
type latéritique avec de grandes épaisseurs de kaolinite.
La Formation de Pénestin se subdivise en 3 unités lithostratigraphiques
:
- une unité basale conglomératique (unité
1),
- une unité médiane passant de sables à graviers
au nord à des sables plus fins vers le sud (unité
2),
- une unité sommitale érosive sur les unités
sous-jacentes, argilo-silteuse ou sableuse à graviers et galets
(unité 3).
Ces unités présentent des épaisseurs qui varient
au long de la falaise, l'unité 1 possédant une épaisseur
maximale de 2 mètres, l'unité 2 de 7 mètres et
l'unité 3 de 6 mètres.

Description des unités
Unité 1
L'unité 1 est principalement conglomératique. Il s'agit
d'un conglomérat consolidé, à ciment ferrugineux,
hétérométrique et hétérogène,
dont la coloration brune permet la lecture dans la falaise. Il est
très accessible dans la partie nord de la coupe où il
est mis en relief par l'érosion.
Les éléments constitutifs sont des blocs de quartz,
de grès, de granite, de micaschistes d'origine locale et plus
lointaine. Ils sont arrondis à anguleux, leur taille est très
variable, certains dépassant le décimètre. Il
n'y a pas de granoclassement et la matrice sableuse et ferrugineuse
est parfois abondante.
Il y a peu de structures sédimentaires visibles sinon l'imbrication
des galets selon leur petit axe.
Des niveaux sableux à litages obliques de courant, de plusieurs
décimètres de puissance, sont localement intercalés
entre les niveaux conglomératiques.
Lors de sa mise en place, ce sédiment était
meuble. Son induration est due à la circulation de l'eau au
sein de la partie sableuse de la formation et la précipitation
d'oxydes et d'hydroxydes de fer au contact du socle.
Unité 2
Beaucoup moins grossière que l'unité précédente,
l'unité 2 est surtout formée de sables ocres très
grossiers à très fins.
Les sables grossiers à graviers anguleux à subanguleux,
mal classés, sont bien visibles au nord de la coupe où
ils montrent des litages plans obliques (mégarides 2D et 3D).

Ils passent latéralement vers le sud à des sables moyens
à grossiers, mal classés, puis à des sables fins
souvent bien classés qui évoluent verticalement vers
des faciès très fins: sables silteux, silts argileux,
argilites.
Les sables fins montrent fréquemment des lamines planes subhorizontales
ou des litages obliques parfois soulignés par des graviers
et/ou des galets d'argile.
Les niveaux plus silteux possèdent des litages de rides de
courant présentant des évidences d'écoulements
de sens opposés, caractéristiques de courants de marées.
Ce sont des faciès tidaux.
Cette unité montre également, dans la zone 1 de la coupe,
des argiles, parfois silteuses, à traces d'activité
biologique (bioturbation) sous la forme de terriers horizontaux.
Unité 3
Cette unité est surtout grossière, avec à la
base des niveaux conglomératiques moins grossiers que dans
l'unité 1, puis des sables grossiers à grossiers-moyens
dont les graviers et galets de quartz, grès, et autres roches
sont enrichis de schistes rouges.
Les structures sédimentaires sont des litages plans obliques.

Cette unité se caractérise également par la présence
de nombreuses surfaces d'érosion se recoupant les unes les
autres.
Des argilites rouges s'observent également à la partie
sommitale de cette unité au sein de niveaux plus sableux.
Elle est facilement accessible dans le chemin qui descend vers la
plage au niveau de la Source où de l'industrie lithique a été
trouvée.
Interprétation des structures sédimentaires
Les structures sédimentaires propres à chacune des
unités permettent de déterminer le ou les milieux de
dépôt (marin ou continental fluviatile) et la nature
et la direction des paléocourants qui ont transporté
les particules et organisé leur dépôt.
Quelques figures de bioturbation sont présentes dans les faciès
fins, mais leur caractère oligospécifique et la très
faible diversité faunistique plaident, pour l'ensemble de la
Formation de Pénestin, en faveur d'un milieu peu favorable
au développement de la vie comme un estuaire interne, un lac
ou un fleuve.
Les structures d'écoulement oscillatoires (rides de vagues,
litages obliques en mamelons -HCS-) caractéristiques des milieux
marins ouverts sont ici absentes.

Les structures sédimentaires décrites précédemment,
reflétant généralement des écoulements
unidirectionnels, vont dans les sens de dépôts continentaux
fluviatiles.
Dans ce cas, et compte-tenu de sa disposition sur le socle, la Formation
de Pénestin apparaît comme remplissant un paléochenal
à fond relativement plat, pouvant être interprété
comme une paléovallée fluviatile.
Est-il possible de déterminer le sens d'écoulement
du fleuve ?
Dans l'unité 1 les quelques rides frustes et l'imbrication
des "galets" indiquent un sens de courant du Sud-est vers
le Nord-ouest. Les niveaux conglomératiques correspondent à
des écoulements de débris.
Ceci est confirmé par l'analyse des rides obliques observées
dans les barres sableuses qui peuvent être interprétés
comme des dépôts de crue au toit des écoulements
de débris à proximité d'un cône alluvial.
Dans l'unité 2, là encore, les rides et les
mégarides (ensemble des lamines déterminant le litage)
reflètent un courant unidirectionnel et un sens d'apports du
Sud-est vers le Nord-ouest.
Elles indiquent un transport en traction sur le fond du chenal, propre
aux rivières en tresse ou faiblement sinueuses ; les sables
grossiers sont des barres sableuses formées dans des chenaux
secondaires qui isolaient entre eux des barres de sables plus fins.
Les faciès supérieurs de sables silteux et d'argiles,
à litages reflétant des courants bidirectionnels, indiquent
un environnement estuarien interne soumis aux courants de marée.
Dans l'unité 3, on retrouve dans le conglomérat
de base les caractéristiques d'un écoulement de débris.
Les nombreuses surfaces d'érosion reconnues dans les sables
indiquent l'existence de chenaux, les sables grossiers et grossiers-moyens
pouvant être des faciès de barres sableuses losangiques
de chenaux secondaires.
Les structures sédimentaires sont uniquement des litages obliques
de mégarides.
Par contre, le sens du courant s'inverse par rapport aux unités
sous-jacentes, s'écoulant du Nord-ouest vers le Sud-est.
Les faciès argileux que l'on trouve entre les barres sableuses
pourraient correspondre au remplissage des chenaux abandonnés
à la faveur de lacs temporaires.
Déformations
La Formation de Pénestin est affectée d'une déformation
qui comprend des plis avec dans le cur une augmentation de l'épaisseur
des faisceaux de mégarides de l'unité 2 et des failles
qui recoupent le socle, les altérites et le corps sableux.
La déformation s'intensifie vers le sud à l'approche
du passage d'un important accident N 110 parallèle au Cisaillement
sud-armoricain.
L'intensité de la déformation permet d'individualiser
trois secteurs:
- un secteur nord (zone 1) sur socle peu altéré, non
déformé.
- un secteur intermédiaire (zone 2) sur isaltérites,
déformé par des plis dont la longueur d'onde est d'environ
100 mètres et d'amplitude de 3 mètres.
- un secteur sud (zone 3) sur allotérites, déformé
par des failles qui traversent les micaschistes, les altérites
puis partiellement ou totalement les sables pour donner des plis faillés
dont la longueur d'onde est 50 mètres et d'amplitude de 6 mètres.
Deux étapes de déformation sont envisagées:
La première est marqué par la discordance du
corps sableux à la fois sur le socle, les isaltérites
et les allotérites.
Cette disposition traduit un basculement d'un profil d'altération
qui comprend verticalement et de bas en haut le socle, les isaltérites,
les allotérites.
A l'extrème sud, l'accident dextre N 110 décale le socle
verticalement avec un compartiment nord abaissé et un compartiment
sud soulevé.
La deuxième, contemporaine du remplissage de la paléovallée,
se traduit par une variation d'épaisseur des faisceaux de mégarides
de l'unité 2 dans le cur des synclinaux, par l'apparition
de failles pendant le dépôt de l'unité 3.
L'organisation cartographique des structures tectoniques suggère
une compression NNW-SSE.
Le dépôt de la Formation de Pénestin est contemporain
de ce régime de déformation qui s'exprime par des plis
et des failles syn-sédimentaires qui pourraient être
à l'origine de la remarquable préservation de l'unité
2.
Age des dépôts : Quaternaire, de 600 000 à
300 000 ans
Compte-tenu de la proximité de l'actuel estuaire de la Vilaine,
ces sédiments ont d'abord été interprétés
comme les témoins d'une paléo-Vilaine, mais sans précision
d'âge (Guilcher, 1948).
Plus tard (1955), Durand et Milon les comparent aux sables pliocènes
d'origine marine de Kerfalher et Quiberon et envisagent des phénomènes
de solifluxion au Quaternaire pour expliquer les déformations.
En 1963, Rivière et al., soutiennent leur origine marine mais
attribuent en revanche les déformations à la formation
de pingos périglaciaires (grosses lentilles de glace formées
en sous-sol dans les zones périglaciaires) durant le Würm.
Beaucoup plus récemment, Van Vliet-Lanoë et al. (1997)
rattachent ces mêmes sédiments à un complexe fluviatile
et estuarien formé au Pléistocène moyen.
La fourchette d'âge donnée pour la mise en place de ce
complexe se situe entre 600 000 ans pour la base de la Formation de
Pénestin et 300 000 ans (âges obtenus par résonance
paramagnétique électronique ou RPE); les déformations
seraient dues à des processus hydroplastiques de charge induits
par des séismes en période d'englaciation.
L'âge Pléistocène proposé par Van Vliet-Lanoë
et al. semble confirmé par la présence de galets striés
d'origine glaciaire dans le conglomérat à la base du
comblement qui seraient l'expression d'une des glaciations quaternaires
(Brault et al., 2001).
Interprétation: Paléo-Loire et Paléo-Vilaine
Les mesures de paléocourants effectuées dans les unités
1 et 2 montrent une direction d'écoulement du sud-est vers
le nord-ouest, direction qui n'est pas celle de la direction actuelle
d'écoulement de la Vilaine toute proche.
Ceci implique la présence d'un système fluviatile dont
le bassin versant se situait au Sud-est de Pénestin.
De plus les sables de l'unité 2 contiennent des grains de glaucophane,
minéral qu'on ne trouve à l'affleurement aujourd'hui
qu'à l'Île de Groix et au sud est de la région
dans la "nappe de Champtoceaux" traversée par l'actuelle
Loire et en Vendée (Bois de Céné).
Avec l'unité 3 on note une inversion totale du sens d'écoulement
qui s'effectue vers le Sud-sud-est.
De plus, certains galets de cette unité sont des schistes rouges
rapportés à la formation ordovicienne de Pont-Réan
qui est reconnue plus au nord dans les synclinaux paléozoïques
du sud de Rennes.
L'hypothèse actuellement retenue, séduisante mais encore
fragile, est que le réseau en tresse formant les unités
1 et 2 est le témoin conservé d'une paléo-Loire,
tandis que l'unité 3 correspond à une paléo-Vilaine.
Des profils sismiques réalisés en baie
de Vilaine révèlent l'existence, au large du continent,
d'un chenal à fond plat entaillant le substratum, dont le remplissage
est interprété comme des dépôts fluviatiles
en tresse qui pourraient correspondre à l'unité 2 de
la Formation de Pénestin (Proust et al., 2001).
Cette hypothèse viendrait conforter l'existence de cette paléo-Loire.

En tout état de cause, l'interprétation proposée
ici rompt avec celles, encore largement diffusées par ailleurs,
consistant à voir dans la Formation de Pénestin une
formation marine transgressive sur le socle au Tertiaire.
Point de vue patrimonial
En dehors de la valeur patrimoniale de son site, d'ailleurs classé
pour son intérêt touristique, la plage de la Mine d'Or
se révèle un site géologique d'importance régionale.
Sa falaise recèle un des rares témoins du réseau
fluviatile pléistocène dans le Massif armoricain, sans
doute le mieux préservé et l'un des plus accessibles.
Elle permet l'étude d'un chenal fluviatile dans la verticalité
de son comblement, dans ses relations avec le substratum puisque la
plage de la Mine-d'Or se place sur son bord occidental.
Elle permet également une bonne approche du processus sédimentaire
et des principes de nomenclature et classification des roches détritiques
terrigènes.
Ce site est fragile et bien qu'en constante évolution naturelle,
il ne faudrait pas le masquer par des enrochements qui d'ailleurs
ne permettraient pas de stabiliser d'une façon durable la falaise.

Références bibliographiques principales
DURAND S. & MILON Y. 1955-
Le Pliocène de l'estuaire de la Vilaine. Etude des falaises
de Pénestin (Morbihan). Bull.Soc.géol.minéral.Bretagne,nouv.série,1,1-15.
BRAULT N. et al. 2001- Le système fluvio-estuarien
Pléistocène moyen-supérieur de Pénestin
(Morbihan): une paléo-Loire ? Bull.Soc.géol.France,172,5,563-572.
PROUST J.N. et al. 2001- Les vallées
fossiles de la baie de la Vilaine: nature et évolution du prisme
sédimentaire côtier du Pléistocène armoricain.
Bull.Soc.géol.France,172,6,737-749.
VAN VLIET-LANOE B. et al. 1997- Neotectonic
and seismic activity in the Armorican and Cornubian massifs: régional
stress field with glacio-isostatic influence ? J.Geodyn.,24,213-239.
Nota: Les figures et l'essentiel de l'information
ont été puisées dans les travaux de Nicolas Brault.
Jean Plaine, Décembre 2002
Annexe 1: Tableau de classification des roches sédimentaires
détritiques terrigènes

Annexe 2: L'or et l'étain
de Pénestin
Inutile de chercher quelconque trace de mine sur la
falaise de Pénestin.
L'origine du nom de la plage provient effectivement de l'existence
d'une extraction de minerai mais à partir des sables littoraux.
Le gisement a été exploité durant quelques années
à la fin du XIXème et au début du XXème
siècle, par une quinzaine d'ouvriers, pour cassitérite
et grenat.
De l'or est également présent et, selon Durocher (1851),
un mètre cube de sables stannifères de Pénestin
renfermerait au moins 0,50 grammes d'or natif.
Pour ce métal, la plage de la Mine-d'Or constitue l'occurrence
la plus connue en Bretagne dans les sables littoraux.
Certains voient dans la présence de l'étain
l'origine du nom Pénestin ("Pen Sten", la pointe
de l'Etain), alors qu'il semble que l'explication soit tout autre.
L'étymologie du nom viendrait de celui d'un personnage dénommé
Iestin (ou Gestin).